Comment les artistes contemporains utilisent-ils l’IA ?

L’intelligence artificielle s’impose désormais comme un outil majeur de composition musicale chez les artistes contemporains. De Portrait XO, qui entraîne un modèle sur une heure de sa propre voix pour générer des simulations vocales exploitées en studio, à Skygge, qui utilise l’IA pour harmoniser des ballades folk traditionnelles selon des styles allant de Purcell à la bossa nova, les usages se multiplient.

La MAO, avec ses stations audionumériques comme Ableton ou Logic, avait déjà automatisé l’édition et le mixage ; l’IA étend cette révolution en proposant motifs, arrangements et textures génératives. Holly Herndon et son avatar vocal Spawn, ou les co-compositions classiques avec Gemini – comme Twin Paradox de Jakob Haas et Adrian Sieber –, illustrent comment humains et algorithmes redéfinissent la création.

De la MAO à l’IA : la technologie au service de la composition

La Musique Assistée par Ordinateur (MAO), apparue dans les années 1980, a transformé les pratiques compositionnelles en rendant accessibles des stations audionumériques (DAW) comme Ableton Live, Logic Pro ou Pro Tools. Il est devenu relativement facile de se former par des cours de MAO pour créer et produire sa musique à l’aide des logiciels qui intègrent séquenceurs MIDI, banques de sons virtuelles et plugins d’effets. Ils automatisent ainsi l’édition, le mixage et le recall de sessions, ce qui accélère considérablement les workflows créatifs.

Aujourd’hui, l’intelligence artificielle s’intègre nativement à ces environnements MAO, passant d’une assistance passive à une génération active de contenu. Des outils comme AIVA ou Udio produisent des esquisses complètes à partir de prompts textuels, tandis que des plugins IA proposent des progressions d’accords, des variations rythmiques ou des complétions d’arrangements directement dans le séquenceur. Certains DAW expérimentent même des assistants de “polish” automatique, corrigeant justesse et équilibre spectral en temps réel.

Ce basculement soulève des enjeux pratiques. On profite d’un gain de temps sur les tâches répétitives, mais subsiste le risque d’une homogénéisation stylistique si les suggestions algorithmiques ne sont pas filtrées par une intention artistique affirmée.

Composer avec l’IA : générer, transformer, co-créer

L’intelligence artificielle excelle dans la génération de matière première musicale, à partir de données personnelles ou de prompts. Portrait XO enregistre une heure de sa voix pour entraîner un modèle qui produit dix heures de simulations vocales ; elle sélectionne ensuite les fragments les plus expressifs – souvent glitchés mais saisissants – pour bâtir ses compositions.

Skygge, projet de Benoît Carré avec Flow Machines, transforme des mélodies folk traditionnelles comme Amazing Grace. L’IA propose plusieurs harmonisations et arrangements, mêlant Purcell à la bossa nova, que le compositeur assemble en EP cohérent. Holly Herndon va plus loin avec Spawn, son modèle vocal entraîné sur sa voix. Cet « avatar » beatboxe, chante et réinterprète des œuvres comme Godmother de Jlin en textures post-humaines.

Ces approches positionnent l’IA comme un instrument supplémentaire. Génératrice de surprises, transformatrice de styles, elle oblige le musicien à devenir curateur d’un flux créatif infini.

L’IA est-elle à la hauteur de la musique classique ?

Dans le domaine classique, l’IA prolonge souvent les maîtres du passé via des projets d’achèvement d’œuvres inachevées. Le Beethoven X, symphonie hypothétique découlant de la Neuvième, combine esquisses beethovéniennes et propositions algorithmiques ajustées par des compositeurs humains ; créée en 2021, elle fut interprétée à Bonn, co-signée par IA et humains.

​Des collaborations contemporaines émergent avec des modèles comme Gemini. Dans Twin Paradox de Jakob Haas et Adrian Sieber, l’IA suggère motifs narratifs, combinaisons instrumentales et textures orchestrales ; les compositeurs les développent au piano, filtrant les excès pour une dramaturgie humaine – un processus itératif entre machine et musicien.

Ces pratiques accélèrent l’esquisse de contrepoints bachiens ou de minimalismes à la Glass, mais peinent encore sur l’intention émotionnelle profonde. L’IA excelle dans les patterns stylistiques, laissant au compositeur l’architecture narrative et l’expressivité. Ainsi naît une composition hybride, où l’algorithme est élève studieux et le créateur, maître d’œuvre.

Créativité, éthique et futur de la composition augmentée

L’usage de l’IA redéfinit la notion d’auteur. Portrait XO et Holly Herndon privilégient des datasets personnels – leur propre voix – pour éviter les questions de droits sur des corpus anonymes, tandis que Skygge s’appuie sur des airs folk du domaine public. Cette co-création soulève un débat considérable. L’algorithme est-il simple outil ou collaborateur crédité, comme dans Beethoven X où humains et IA partagent la signature ?

Sur le plan éthique, l’entraînement sur des œuvres existantes pose des problèmes de propriété intellectuelle, particulièrement pour les musiques commerciales ou stock music automatisables. Économiquement, l’IA démocratise la composition via des interfaces intuitives, mais risque d’exclure les artistes sans compétences techniques ou d’uniformiser les productions.

Prospectivement, l’IA libère du temps pour la narration globale et les performances live, enrichissant l’imaginaire musical ; pourtant, une dépendance aux plateformes fermées pourrait menacer les pratiques artisanales. Les compositeurs y voient un prolongement des outils historiques, à condition de garder l’intention humaine au centre.

Législation et protection des artistes face à l’IA musicale

En France, la SACEM a exercé en octobre 2023 son droit d’opposition à la fouille de données sur son répertoire de 96 millions d’œuvres, rendant obligatoire son autorisation préalable pour tout entraînement d’IA sur ces contenus. Depuis août 2025, l’AI Act européen impose aux fournisseurs de modèles IA à usage général de publier un résumé détaillé des données d’entraînement utilisées, renforçant la transparence et protégeant les auteurs, interprètes et producteurs contre les usages non autorisés.

Aux États-Unis, le Bureau des droits d’auteur a statué en janvier 2025 que les œuvres purement générées par IA ne sont pas protégeables, exigeant une « contribution humaine suffisante » – édition créative, arrangement ou performance live – pour accorder une protection ; une décision d’appel du 21 mars 2025 a confirmé cette exigence. Des projets comme le Generative AI Copyright Disclosure Act visent à obliger les systèmes IA à lister les sources protégées, tandis que l’Europe explore une rémunération collective pour les artistes dont les œuvres alimentent les modèles.

​Ces cadres juridiques, encore en évolution, équilibrent innovation et droits. La SACEM pousse pour une réglementation stricte des générateurs IA non rémunérateurs, et le CNM ainsi que l’Arcom mènent des consultations publiques sur la diversité musicale face aux contenus algorithmiques. Les artistes sont ainsi incités à documenter leur apport humain pour sécuriser leurs créations hybrides.​

Est-ce que les musiques composées avec IA séduisent le public ?

La réception des œuvres impliquant l’IA reste contrastée ? Si les collaborations hybrides comme celles de Portrait XO ou Holly Herndon suscitent l’intérêt critique pour leur audace conceptuelle, la musique purement générative peine à séduire massivement les auditeurs et les plateformes. Deezer exclut ainsi les titres entièrement IA de ses playlists éditoriales et recommandations, estimant que 28% des 120 000 uploads quotidiens relèvent de l’algorithme, mais peinent à générer des écoutes significatives.

Au Japon, des chanteuses virtuelles comme Hatsune Miku, initialement Vocaloid, évoluent vers des IA autonomes capables de composer et performer en live ; leur popularité chez les otakus est réelle, avec des concerts holographiques bondés, mais confinée à une niche technophile. Aux États-Unis, Universal Music Group prépare pour 2026 une plateforme IA avec Udio, formée sur des catalogues licenciés, tandis que Billboard anticipe un hit du Hot 100 généré par IA, preuve d’un accueil croissant dans le mainstream pop malgré les résistances.

Bandcamp, de son côté, interdit en 2026 toute musique « substantiellement » IA pour privilégier la création humaine, reflétant un rejet chez les indépendants. Globalement, l’IA fascine par ses prouesses techniques, mais passe souvent inaperçue commercialement, les auditeurs privilégiant encore l’authenticité humaine – un équilibre fragile entre curiosité et scepticisme.